LES 5 LEÇONS DE LA VRAIE-FAUSSE POLÉMIQUE AUTOUR DE NOTRE-DAME DE PARIS

26 avril 2019

Temps de lecture : environ 4 min

En fin de semaine dernière, un article du Devoir intitulé « S’indigner plus vite que son ombre » a parfaitement bien résumé le malaise que j’ai ressenti face à la polémique suscitée dans la presse et sur les réseaux sociaux par la générosité des grandes fortunes françaises et internationales en faveur de la reconstruction de la Cathédrale Notre-Dame de Paris. Il y est question de notre « empressement en ligne à s’élever contre la moindre apparence de scandale, alimentée par les médias traditionnels », tendant fréquemment des pièges à clics.

L’article fait la promotion de la série documentaire Indignation pilotée par la journaliste Marie-Ève Tremblay qui en a fait un sujet d’étude en 4 épisodes. Interrogé dans le documentaire, Jeff Yates, spécialisé en vérification des faits et phénomènes de désinformation sur le web, considère l’indignation comme une des matières premières du web, une ressource naturelle. Il n’y a qu’à parcourir son fil d’actualité chaque jour pour se rendre compte que celle-ci est intarissable. La mauvaise nouvelle, c’est qu’elle est tout aussi saine que toxique.

Décryptons l’indignation autour de Notre-Dame et les 5 leçons philanthropiques à retenir.

Résumé des épisodes précédents

Une pluie de dons

Deux faits ont indiscutablement amorcé la polémique. Tout d’abord, le ruissellement des dons aux montants astronomiques, affluant en à peine plus de 24h dans une France empêtrée dans une crise sociale assortie d’une escalade de la violence. Plus d’un milliard d’euros de dons ont été promis en un claquement de doigt. Autant dire que les gilets jaunes ont vu rouge. Le deuxième facteur déclencheur a trait à la fiscalité du mécénat que le grand public a semblé découvrir à travers ce drame national (la loi Aillagon). Je ne m’attarderai pas ici sur les pourcentages et seuils de défiscalisation repris en boucle depuis une dizaine de jours. Ce que l’opinion retient est que les dons faisant l’objet d’incitations fiscales réduisent la dépense publique mais paradoxalement engagent tous les citoyens fiscalement.

Un arc-en-ciel de critiques

On a tout lu et tout entendu : « l’Île de la cité = nouveau paradis fiscal », « Patrimoine washing » sur le dos de l’État et des contribuables, « téléthon des milliardaires », opération de communication scandaleuse de la part des multinationales se faisant passer pour les « Médicis du XXIe siècle » au détriment de l’assiette fiscale nationale. Sans compter les commentaires des complotistes qui s’en sont donnés à cœur joie, dissertant sur la température de fusion de l’acier de l’échafaudage resté debout malgré la catastrophe.

L’invocation sous toutes ses formes

Depuis l’incendie et avant-même qu’il ne soit éteint, les initiatives destinées à sauver Notre-Dame ou rendre hommage aux pompiers ont proliféré comme une trainée de poudre : engagement du service public audiovisuel avec la programmation du Grand concert de Notre-Dame de Paris lançant un appel aux dons auprès des téléspectateurs, multiplication des cagnottes en ligne, fabrication de 1.000 maillots du PSG floqués de l’image de la cathédrale Notre-Dame de Paris, dont le produit de la vente sera reversé à des associations liées aux pompiers, l’hommage des pompiers de New York à leurs frères d’arme français.

Un retour aux sources

Victor Hugo est même revenu sur le devant de la scène littéraire avec son roman Notre-Dame de Paris, caracolant en tête des ventes jusqu’à rupture des stocks dans de nombreuses librairies et sur Amazon. C’est ce que j’appelle le « réflexe d’idôlatrie » que l’on retrouve également à la suite de la mort d’un grand artiste. La prise de conscience d’une immense perte, d’une privation irrémédiable se traduit par une forme de culte de la survivance. Les choses ne seront plus jamais comme avant mais nous éprouvons le besoin de revenir en arrière et de nous raccrocher à tout ce qui peut nous ramener à leur état initial.

Sortir de la division pour entrer dans la discussion

Nous avons donc vu apparaître deux camps. D’un côté, les détracteurs d’une générosité qu’ils jugent opportuniste et ostentatoire, dictée par le soft power. De l’autre, les défenseurs d’une mobilisation inédite rétablissant la puissance du collectif dans une société profondément divisée. Cette vision très manichéenne se trouve renforcée par la cristallisation des principaux sujets chauds du moment au sein du débat public, à savoir l’injustice fiscale et la pression sociale vis-à-vis du gouvernement pour faire de la crise climatique une priorité.

Le juste milieu et l’équilibre en toute chose

Au-delà de la polémique, quelles réflexions pouvons-nous tirer de cet événement pour le secteur philanthropique ?

1- Ne sommes-nous pas en train de basculer progressivement du mode compétitif vers un mode hiérarchique entre les causes ? Nous avons assisté à une véritable foire d’empoigne entre les internautes au sujet des valeurs et des priorités d’action en matière de don. Certains ont été choqués par l’opération de sauvetage de Notre-Dame, digne de la gestion d’une grave crise humanitaire ; par la mobilisation record envers la mémoire des pierres au détriment du vivant qui se meurt. Pour d’autres, le génie humain doit être préservé coûte que coûte, même si nous nous précipitons tout droit vers notre propre extinction.

2- L’élasticité de l’incitation fiscale a sans doute atteint sa limite avec les grandes entreprises et fortunes familiales. Un récent rapport de la Cour des comptes a révélé une augmentation de 900 % de la dépense fiscale entre 2004 et 2017. Peut-on encore parler d’incitation lorsque la machine de la défiscalisation tourne à plein régime aussi souvent que nécessaire ?

3- N’est-il pas temps que les pouvoirs publics se penchent davantage sur l’étude de l’allocation des dons encouragés fiscalement secteur par secteur ? Puisque l’action publique est de plus indissociable du support des acteurs privés dans la gestion du bien commun, un meilleur arrimage entre les cibles de la philanthropie et l’intervention de l’État pourrait être trouvé. La cour des comptes émet d’ailleurs l’idée d’appliquer des taux variables selon le type d’organisme bénéficiaire.

4- Si le don doit demeurer libre et arbitraire, sa défiscalisation rime-t-elle toujours avec civisme fiscal ? Ne devrait-on pas privilégier une approche plurielle du don défiscalisable qui viserait à rééquilibrer le pouvoir de force entre les très grands donateurs et les donateurs plus modestes, mais aussi entre l’ensemble des donateurs et le gouvernement ? En effet, ce dernier étant garant de la démocratie, la menace de transfert du pouvoir public au pouvoir privé doit être contrôlée.

5- Le mouvement de balancier entre la philanthropie et la responsabilité sociale d’entreprise est tel qu’il brouille la perception des intentions que l’on prête aux citoyens corporatifs. La frontière est mince mais les avantages associés sont très différents : abattement fiscal vs performance réputationnelle. Les donateurs de première ligne pour la reconstruction de Notre-Dame opèrent pour la plupart dans l’industrie du luxe, historiquement liée à la protection des arts et du patrimoine. Jouer la carte de la RSE aurait donc été tout naturel. Mais là encore, il existe une certaine porosité entre les dons des grandes fortunes familiales et la mise à disposition des moyens de leurs entreprises respectives.

Qu’on le veuille ou non, le traitement médiatique de l’incendie de Notre-Dame, fortement axé sur l’optimisation fiscale des grandes entreprises, a constitué un terreau fertile à l’indignation et au scandale. Tout le monde y est allé de son petit commentaire outré sans prendre conscience du piège de la binarité aussi béant que le trou dans la toiture de Notre-Dame. Était-il nécessaire de jeter le bébé avec l’eau du bain ? Ou à l’inverse de juger consternante la polémique comme l’a fait Bernard Arnault ? Saisissons l’occasion de prendre un peu de recul et de réfléchir humblement aux grands enjeux de notre secteur qui partagent des traits communs de part et d’autre de l’Atlantique.

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